Tout a commencé par une belle soirée d'hiver.
Bien à l'abri chez elles, dans une contrée très sombre et sèche, une petite tribu de biscottes se tenaient serrées les unes contre les autres, dans leur paquet cartonné. Alors qu’elles dormaient d’un sommeil profond, plusieurs des petites biscottes sentirent qu'on les saisissaient. Soudainement réveillées, elles virent qu’elles s’éloignaient des autres. Mais par quelle sorcellerie ?? Elles hurlèrent du fameux cri de la biscotte, mais personne ne les entendit... Elles sentaient, devinaient, grace a cet instinct primaire qu’on toutes les Choses, qu’elles allaient vers leur Fin. Elles furent lâchées brusquement, et virent avec effroi se rapprocher le sol, blanc et lisse. Dans un craquement bruyant, elles sentirent leurs corps se briser tandis qu’elles heurtaient l’Assiette. Une chose étrangement grande, plate et beige les survola. Au loin on voyait briller deux immenses miroirs géants ronds qui refletaient de la lumière, et c’était effrayant. Si ces biscottes n’avaient pas été que des morceaux de nourriture brisée en mille morceaux, elles auraient pu trembler de tous leurs membres.
Dans un silence de mort, elles attendaient la Suite.
Un léger vent accompagna l’arrivée de leur bourreau. Un récipient transparent atterrit sur elles, broyant un peu plus leur matière déjà si abîmée. Elles ne ressentirent aucune souffrance (ce sont des biscottes), juste cette déception de voir leur temps imparti s’achever… La Chose s’abbatit, encore et encore, encore et encore… Cette scène d’horreur barbare devait marquer à tout jamais le radiateur qui regardait, non loin de là.
Quand il ne resta plus que des miettes, l’Humain reposa le verre sur la table, et esquissa un sourire satisfait. Il montra son œuvre à l’œil de son Dieu, qui le félicita et l’encouragea à continuer.
Il amena sur la table quelques membres de la famille de l’assiette, qui devaient bien malgré contribuer a cette scène primaire qu’est l’élaboration d’un repas d’humain.
Ainsi, une assiette plate, un bol, une fourchette et un couteau prirent place. L’Humain arracha un jeune œuf à sa famille, et le posa sans ménagement dans le bol. Le pot de farine ne tarda pas a se retrouver lui-aussi sur les lieux.
Avant qu’il ne comprenne ce qui lui arrivait, l’œuf se vit mettre un coup de boule par le bol, et, décapité directement, il se vida dans celui-ci. Avec un plaisir sadique propre à ceux de son espèce, la fourchette enfonça ses 4 piques de fer gris dans le liquide gluant, et, suivant le mouvement du poignet humain, se mit à battre vigoureusement ce qui restait de l’œuf. Battre en omelette, comme on dit en Humain.
La farine commençait a envisager de s’éclipser, complètement traumatisée par ce qui venait d’arriver à l’embryon de poule. Elle craignait la fourchette. Mais par dessus-tout, elle craignait l’Humain. Celui-ci du sentir son envie de fuir, car il la saisit d’une main sure, et versa une partie d’elle dans l’assiette vide. La farine se sentit se vider un peu. On lui prenait un peu d’elle-même… Mais il la reposa. Elle n’était plus entière, mais elle était toujours farine.
Le tas de farine dans l’assiette, lui, venait de naitre. Avec lui était née une nouvelle entitée. Un nouveau tas de farine, c’est comme un bébé. Il est différent du tas de farine-mère. Pas la même consistance, le même poids… Mais il garde la mémoire collective de son espèce.
Aussi il se rappelait distinctivement des souvenirs enregistrées quelques minutes avant sa naissance ! Mais il ne pouvait fuir, malgré ce que son instinct lui commandait.
Pendant ce temps, bien à l'abri chez elles, dans une contrée très froide, une petite tribu d'escalopes de poulets se tenaient serrées les unes contre les autres, dans leur barquette. La plus grande de toutes les escalopes, issue d’un morceau d’épaule, décida soudain qu’elle valait mieux que les autres. Alors, elle lança un appel. Elle hurla du fameux cri de l’escalope. Qui ressemble pas mal à celui du grain de maïs Bonduelle : « Mangez-Moiii » . Et le Jour vint. Il ne le savait pas encore mais ce petit bout de viande morte allait vivre l’ultime jour de sa mort. En effet, une chose étrangement grande, plate et beige s’approchait vers lui. Au loin on voyait briller deux immenses miroirs géants ronds qui refletaient de la lumière, et c’était effrayant. Si cette chose n’avait pas été qu’un morceau de nourriture, elle aurait pu trembler de tous ses membres.
La Chose qui était en réalité la main d’un être humain d’apparence masculine, déposa négligemment l’escalope dans une assiette glaciale, posée sur un coin de l’imposante table en chêne massif. La pénombre environnante n’était pas rassurante et notre pauvre escalope se sentait perdue, sans ses sœurs. Mais elle ne pipa mot. D’ailleurs elle n’avait pas de bouche.
Depuis son assiette, en proie a une certaine angoisse, elle attendait. Elle ne pouvait pas voir, n’ayant pas d’yeux, tous les autres protagonistes de l’histoire, qui n’attendaient plus qu’elle, bien qu’ils ne le sachent pas eux-mêmes. A vrai dire seul l’Humain et son Œil-Dieu savaient.
D’une main sure et effroyablement rapide, l’Humain avait capturé quelques pots d’épices. Il déposa violemment sur la Table le Sel, le Curry, l’Ail et le Poivre.
Un par un, ceux-ci se virent prendre un peu de leur matière. Celle-ci alla rejoindre feu-la-biscotte. Avec ses grosses baguettes beiges, l’Humain les incorpora soigneusement les un aux autres, les obligeant à ses frotter et se serrer les uns contres les autres.
Alors, l’Humain dégaina le Couteau, qui, voyant son heure de gloire arriver, éclata d’un rire machiavélique silencieux. Oeuvrant ensemble pour une même cause, qui leur semblait juste à tous deux, ils entamèrent la découpe de l’Escalope.
Je vous épargnerais les détails de l’opération. A la fin, elle n’était plus la même, évidemment.
Semblant satisfait, L’Humain entreprit de rouler dans la farine le bout de viande inerte. Après quoi il le trempa dans le liquide gluant, feu-l’œuf. Ensuite il le déposa avec la rudesse du chasseur affamé dans le lit de miettes de biscotte aux épices.
Là, ce fut la Fusion totale. Les miettes escaladèrent le morceau de chair de poulet, aidées par les doigts de l’Humain. Joie, effusion, retrouvailles de certains grains d’épices qui ne s’étaient pas vus depuis plusieurs minutes…
L’Escalope, bien que gênée par tout ce monde autour d’elle, ressentit un certain soulagement en voyant l’Humain s’éloigner et l’abandonner avec ses nouveaux amis. Une nouvelle vie s’offrait à elle, pensait-t-elle.
Bien sur, elle ignorait que son Satan lui préparait un Enfer rien qu’à elle. Un purgatoire personnalisé ou elle serait seule. Mais cela était valable pour chacun des amis qui l’avait escaladée, donc en fait, non, elle ne serait pas seule. Yay !
Un dout fricotis se fit entendre. Intriguée, elle ne put l’identifier. Elle le saurait bien tôt, de toute façon…
Lorsque l’Humain revint pour prendre l’assiette, elle survola l’immensité de la Cuisine, et ce fut là l’équivalent de la jouissance, appliqué a une escalope de poulet enrobée de miettes de biscottes.
Un nouvel élément entra dans son… « champ de perception ».
Un bain d’huile d’olive bouillonante. (Pour l’histoire de l’huile d’olive, se référer à « Julie la petite Olive », les Wriggles.). Elle fut précipitée dans une chute mortelle, et atterrit avec fracas dans la poêle de mort. Son destin l’avait rattrapée.
Quelques cinq minutes et des poussières de biscotte plus tard, l’âme de l’escalope avait rejoint le paradis des escalopes, et son corps était prêt a nourrir l’Humain, contribuant à la Grande Chaine de la Vie. (Cf Le roi Lion, s’adresser à Mufasa)
Un lincueil de papier absorbant fut appliquée sur elle quelques secondes, par respect. Puis, après un dernier regard à son Œil-Dieu, l’Humain se saisit du Couteau et de la Fourchette, qui unirent leurs forces, une fois de plus, pour contribuer à cette grande et belle cause […]
